Le lien «sécurité — développement» dans le discours scientifique français : penser la politique de la France dans les pays du Sahel — Ekaterina Abramova

Journal:⠀Lomonosov World Politics Journal. 2025; 17 (3): 139-178
URL: https://fmp.elpub.ru/jour/article/view/317/234?locale=ru_RU
DOI: 10.48015/2076-7404-2025-17-3-139-178. 

Dans un contexte de montée des sentiments antifrançais dans la région du Sahel, les milieux académiques russes et étrangers ont intensifié leurs discussions sur les causes de la crise manifeste — pour ne pas dire de l’échec — de la politique africaine de la Ve République. Dans le même temps, ces débats contournent généralement le concept du prétendu lien «sécurité — développement», qui a pourtant constitué l’un des déterminants clés des approches françaises à l’égard des pays du Sahel.

Le recours à l’expérience de conceptualisation de ce construit par la communauté experte française apparaît particulièrement intéressant, car il permet également de mettre en évidence les spécificités et les principes d’organisation de l’accompagnement conceptuel et théorique de la politique étrangère de la France à l’égard des pays africains dans leur ensemble.

La première partie de l’article caractérise le système français d’administration publique sur le volet africain et décrit le modèle d’organisation institutionnelle de l’expertise nationale consacrée aux problèmes de sécurité et de développement du continent africain, y compris l’identification des affiliations de ses représentants les plus éminents. Il est souligné que ces structures expertes et analytiques, ainsi que certains chercheurs, se trouvent sous l’influence significative, voire le patronage direct, des autorités publiques françaises.

La deuxième partie examine le processus complexe d’adaptation des milieux français de la recherche à la sécuritisation de l’agenda de l’aide au développement international dans les années 2000. Ce processus s’est notamment manifesté par leur attitude initialement sceptique à l’égard du discours sur les États «fragiles» et du concept de «lien», importés de la pensée politique anglo-saxonne.

La troisième partie analyse le processus d’actualisation et d’instrumentalisation du «lien» dans la politique africaine de la France et dans la pensée scientifique française, dans le contexte de l’aggravation de la crise au Sahel dans les années 2010. Il est souligné que les débats d’experts liés à ce processus se sont concentrés sur deux objectifs: identifier les causes internes et externes de la crise sahélienne et formuler des recommandations pratiques à l’intention du gouvernement français pour en sortir.

La quatrième partie présente les évaluations des résultats de la présence militaire française au Sahel par des représentants de la communauté experte française. En conclusion, l’article affirme que la crise de la politique de la «Françafrique» a été provoquée à la fois par des causes objectives «sur le terrain» (absence d’une stratégie réfléchie de sortie du conflit armé, prédominance des considérations sécuritaires sur l’agenda du développement) et par les difficultés de rétroaction entre l’État et les milieux experts.