Dans un entretien accordé au Centre analytique de TASS, Daria Zelenova, directrice du Centre d’étude de la stratégie africaine des BRICS à l’Institut de l’Afrique de l’Académie des sciences de Russie et PhD en Science politique, a commenté le langage peu diplomatique de l’ambassadeur des États-Unis à Pretoria, la situation politique intérieure complexe dans le pays, ainsi que la visite d’État du président sud-africain au Brésil.
Selon les agences de presse, Washington aurait adressé aux autorités sud-africaines, par l’intermédiaire de son ambassadeur à Pretoria, une série d’exigences officielles, parmi lesquelles un retrait des BRICS, l’adoption d’un statut de non-alignement et le retrait de la plainte déposée contre Israël devant la Cour internationale de Justice. Il s’agirait donc d’une menace directe à l’encontre d’un État souverain. Comment faut-il l’interpréter?
— D’après le discours que j’ai consulté dans les sources primaires et qui a été prononcé lors d’un forum économique, l’ambassadeur n’a pas parlé directement ni des BRICS ni d’Israël. En revanche, il s’est effectivement exprimé de manière assez brutale, en déclarant que les États-Unis « perdaient patience » sur certaines questions qu’ils considèrent comme des pierres d’achoppement au développement de leurs relations avec l’Afrique du Sud.
En ce qui concerne les cinq exigences, il est vrai qu’à différents moments, plusieurs sujets ont été évoqués comme autant de facteurs de tension dans les relations entre l’administration Trump et l’Afrique du Sud. Bozell les a rappelés. Ils sont au nombre de cinq : revoir la loi sur l’expropriation, y compris des terres (officiellement intitulée Expropriation Act), reconsidérer le programme dit d’autonomisation économique globale des populations noires, connu en anglais sous le nom de Broad-Based Black Economic Empowerment (BBEE), déclarer illégal le slogan-chanson «Kill the Boer!», ainsi que répondre à l’exigence de « be non-aligned », que l’on peut traduire par «adopter une position de non-alignement».
Sur ce dernier point, il n’est pas difficile de voir qu’il s’agit de deux visions du monde différentes: l’Afrique du Sud se présente, dans sa politique étrangère, comme un État attaché à «l’indépendance stratégique» ou au «non-alignement». Il s’agit d’un principe fondamental de sa politique étrangère, qui remonte aux idées de la conférence de Bandung de 1955, lorsque les pays nouvellement libérés d’Asie, un petit nombre d’États africains formellement indépendants comme l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan, ainsi que, ce qui est important, les mouvements de libération nationale, ont décidé de participer de manière autonome, en dehors des logiques de blocs, à la définition des paramètres de leur propre avenir. Ce que l’actuelle administration américaine entend par «non-alignement» relève de sa propre vision déformée, dépourvue d’analyse historique et d’une compréhension du rôle croissant du Sud global dans les affaires mondiales.
Les États-Unis veulent revenir à une logique de confrontation entre blocs et tentent d’entraîner dans ce jeu des pays comme l’Afrique du Sud, y compris par une pression politique directe et des manipulations.
Autrement dit, Trump perçoit l’orientation indépendante de la politique étrangère sud-africaine comme un problème. Parmi les prétendues exigences américaines adressées à l’Afrique du Sud figurait également la position de Pretoria sur le conflit israélo-palestinien, y compris la plainte déposée par Pretoria contre Israël, avec l’exigence qu’elle soit retirée de la Cour internationale de Justice.
En outre, Trump a déjà déclaré par le passé que la participation de l’Afrique du Sud aux BRICS constituait également un problème. Lors du forum économique, Bozell a formulé les choses ainsi: les États-Unis s’inquiètent de «l’approfondissement des relations de l’Afrique du Sud avec certains adversaires de l’Amérique» — il visait manifestement avant tout l’Iran et la Chine — et, selon lui, de tels liens sapent la «confiance stratégique» et compliquent le maintien des relations entre les États-Unis et l’Afrique du Sud. Il s’agit d’une vision déformée des processus objectifs de montée en puissance du monde non occidental dans les relations internationales et d’un problème de perception de la réalité propre à l’administration Trump. Ils fabriquent des problèmes à partir d’une approche idéologisée, voire tout simplement biaisée.
Ce qui est particulièrement révélateur dans le discours de Bozell, c’est qu’il lie les choix de politique étrangère de Pretoria non seulement à la diplomatie, mais aussi au climat des affaires: dans sa logique, les rapprochements géopolitiques avec des «régimes qui ne partagent pas les principes démocratiques» réduisent la confiance des investisseurs et détériorent les perspectives de coopération bilatérale. Mais cette rhétorique recouvre aussi un intérêt très concret. En poussant les Sud-Africains à faire des concessions sur la loi relative au BBEE, Washington cherche à faciliter l’entrée de ses entreprises sur le marché sud-africain, notamment Starlink, qui est tenue d’opérer dans le cadre de la législation nationale. Les lois sud-africaines imposent en effet qu’une entreprise opérant sur le territoire national soit détenue à 30 % par des Sud-Africains noirs, classés dans la catégorie des historically disadvantaged groups.
Il est remarquable que le discours de l’ambassadeur ne relevait pas d’une confrontation ouverte : il n’a pas dit que la coopération entre Washington et l’Afrique du Sud était impossible. Au contraire, il a constamment souligné que les États-Unis souhaitaient développer le partenariat économique, les investissements, le commerce, la coopération numérique et l’interaction dans le domaine des minerais critiques. Une tendance positive pour les économies des deux pays est que, malgré l’introduction par Trump de droits de douane de 30 %, le commerce bilatéral entre l’Afrique du Sud et les États-Unis a même légèrement progressé, alors même que sa structure a sensiblement changé. En 2025, le volume des échanges s’est élevé à environ 22,8 milliards de dollars américains.
Bozell a souligné que, pour approfondir les relations entre l’Afrique du Sud et les États-Unis, il fallait une «alignment on fundamentals», c’est-à-dire un positionnement stratégique et politique de l’Afrique du Sud plus acceptable — bien entendu, du seul point de vue américain. Et c’est précisément là que réside le principal problème d’un partenariat inégal.
Les États-Unis se considèrent comme un hégémon ayant le droit d’imposer ses propres règles du jeu. L’Afrique du Sud, pour sa part, fidèle au principe de multilatéralisme et à la politique de non-alignement, poursuit une interaction stratégique avec des partenaires occidentaux comme non occidentaux.
Ce sont là des principes immuables que Pretoria défend depuis la transition vers la démocratie non raciale en 1994. La nouvelle administration américaine tente de corriger cette orientation parce qu’elle poursuit ses propres intérêts économiques et ne veut pas accepter la formation d’un nouvel ordre mondial multipolaire où le Sud global serait représenté sur un pied d’égalité.
Quel type de personnalité est Bozell? D’où vient-il?
— Bozell est assurément une personnalité particulière, aux convictions d’extrême droite. Il est d’origine irlandaise et catholique, a grandi dans une famille religieuse, et sa formation politique s’est faite à l’époque Reagan. Dans les années 1980, alors que beaucoup, en Europe comme aux États-Unis, avaient déjà compris qu’il était possible et nécessaire de dialoguer avec l’African National Congress (ANC), Bozell participait à un comité qui appelait à considérer l’ANC comme une organisation terroriste. J’ai l’impression qu’il est resté enfermé dans la réalité politique des années 1980, avec ses vues ultraconservatrices qui suscitent même des interrogations au sein de la communauté d’affaires blanche sud-africaine.
Pour lui, l’histoire de la libération de l’Afrique du Sud par la lutte de masse menée par l’ANC demeure profondément hostile. Et il comprend très mal sur quoi repose l’identité sud-africaine contemporaine.
Cette affaire est-elle liée d’une quelconque manière à la situation politique intérieure en Afrique du Sud? Peut-on y voir une tentative de déstabilisation du pays? Après tout, tout n’y est pas parfait.
— Sans aucun doute, le champ politique intérieur sud-africain est très complexe. Par exemple, après avoir publiquement manifesté son irrespect envers le système judiciaire sud-africain, Bozell a été contraint de présenter des excuses. En effet, la Cour constitutionnelle du pays a jugé que la chanson «Kill the Boer!» n’était pas raciste, parce qu’elle s’inscrivait dans un contexte historique précis. C’est une décision certes controversée pour beaucoup en Afrique du Sud, mais dès lors que la Cour a tranché, le sujet n’est plus relancé. Après que Bozell a déclaré publiquement que «peu lui importait ce que pensait la justice sud-africaine», il a été convoqué au ministère sud-africain des Affaires étrangères. Il a ensuite publié une mise au point officielle sur son compte Twitter, dans laquelle il a été contraint d’écrire qu’il respectait les tribunaux du pays où il avait été nommé ambassadeur.
D’un côté, cela semble témoigner de l’incompétence diplomatique de Bozell; de l’autre, on peut supposer qu’il s’agit d’une tactique de pression soigneusement calibrée. D’abord annoncer publiquement certaines exigences devant le monde des affaires, puis présenter publiquement des excuses, tout en laissant la porte ouverte aux négociations.
S’agissant de la situation politique intérieure en Afrique du Sud, on peut par exemple prêter attention à la position du petit mais politiquement très « bruyant » Parti de l’Alliance patriotique (Patriotic Alliance, PA), qui, premièrement, est composé principalement de ce qu’on appelle les Coloureds — une population historiquement largement marginalisée, issue de métissages, mais non entre «Noirs» et «Blancs» ; deuxièmement, il est dirigé par l’actuel ministre des Sports, des Arts et de la Culture, Gayton McKenzie ; et troisièmement, il fait partie de l’actuel gouvernement de coalition sud-africain, appelé Gouvernement d’unité nationale, formé après les élections générales de 2024.
Le parti n’a obtenu que 2% des voix lors des dernières élections législatives, mais la figure du ministre de la Culture lui confère une forte visibilité médiatique. Par exemple, après le scandale provoqué par les déclarations de Bozell, le PA a publiquement exprimé sa solidarité avec l’ambassadeur sur plusieurs points et a, de manière apparemment démonstrative, tenu une rencontre avec lui, rappelant une fois de plus à l’opinion publique son soutien aux États-Unis et à Israël dans leur confrontation avec l’Iran.
Ainsi, différentes forces coexistent dans l’espace politique sud-africain, ce qui le rend complexe, mais, dans une certaine mesure, équilibre aussi les camps opposés.
И, конечно, надо смотреть в будущее. В 2029 году в ЮАР пройдут всеобщие выборы (а до этого, вероятно, в конце года должны пройти муниципальные выборы), к которым АНК подходит объективно с не очень прочным политическим капиталом. Во-первых, внутренние проблемы в стране, безработица, неравенство, а также коррупция в госаппарате постоянно дополняются обвинениями в том, что АНК плохо управляет страной. И здесь, возможно, президенту Рамапосе могут поставить в вину то, что он слишком мягко действует, пытается выглядеть слишком хорошим переговорщиком, стремится примирить всех в свете ультиматумов, которые ему выдвигают, в том числе, теперь уже и новый посол США.
On lui reproche encore l’épisode où il a emmené à la Maison-Blanche, pour négocier avec Trump, des golfeurs représentant les plus importants intérêts économiques afrikaners «blancs» en Afrique du Sud. Beaucoup, dans le pays et au sein même de l’ANC, y ont vu un signe de faiblesse.
Nombreux sont ceux qui souhaitent voir à la tête du pays, au bon sens du terme, un dirigeant ferme et fort, capable de défendre les intérêts nationaux.
Car les ultimatums avancés par Trump et ses proches recoupent en grande partie les positions défendues par le parti Alliance démocratique (Democratic Alliance, DA). Il s’agit du principal parti d’opposition du pays ; par le passé, il soutenait l’apartheid et demeure aujourd’hui majoritairement «blanc». Il participe également au gouvernement de coalition. Traditionnellement, son agenda de politique étrangère est «pro-occidental», davantage tourné vers la coopération avec l’Union européenne, le Royaume-Uni et les États-Unis. Le parti a adopté une position ouvertement hostile à l’égard de la Russie après 2022 et a également exprimé l’idée que l’Afrique du Sud devrait quitter les BRICS. Mais là encore, la situation est loin d’être simple: différentes sensibilités coexistent au sein du parti, et tous ne pensent pas que l’Afrique du Sud doive abandonner sa ligne traditionnelle de multilatéralisme.
Cyril Ramaphosa s’est récemment rendu en visite d’État au Brésil, où il a rencontré son homologue Luiz Inácio Lula da Silva. Le président d’un pays des BRICS rend visite au dirigeant d’un autre, alors que les deux pays sont aux origines de ce regroupement.
— Il me semble que l’on voit ici un scénario positif de construction d’un partenariat stratégique traditionnel Sud-Sud. Le Brésil et l’Afrique du Sud sont deux pays qui participent à différents formats multilatéraux: les BRICS, l’IBAS (Inde, Brésil, Afrique du Sud) et le G20 ; dans tous ces cadres, ils cherchent à promouvoir les intérêts du Sud global dans les institutions de gouvernance mondiale.
À en juger par le volumineux communiqué publié à l’issue de la rencontre et des entretiens entre les deux présidents, on peut observer de nombreux points de convergence et de synergie dans leur vision de l’ordre mondial futur : attachement des deux pays aux principes du multilatéralisme et rejet de la logique des blocs. Le Brésil comme l’Afrique du Sud, en tant que membres des BRICS, partent du principe que l’ONU doit se trouver au cœur de ce multilatéralisme en tant qu’organisation principale chargée d’assurer une gouvernance mondiale adéquate.
Parallèlement, la nécessité de réformer le Conseil de sécurité de l’ONU est soulignée, avec l’inclusion, comme membres permanents, de l’Afrique du Sud et du Brésil. Les deux pays se considèrent mutuellement comme des leaders de leurs continents respectifs.
Il convient également de relever tout un volet consacré aux questions de sécurité, dans lequel une position commune est exprimée sur plusieurs conflits : depuis la création de deux États comme seule issue possible au conflit israélo-palestinien, jusqu’à la condamnation de l’agression des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, le soutien au Venezuela, ainsi que l’inquiétude face aux conflits en RDC, au Congo et au Soudan. Il est notable que, durant cette visite, un accord de coopération dans le domaine de la défense a été signé, prévoyant notamment des recherches conjointes, des développements communs, d'un soutien logistique ect.
Ce qui est particulièrement important et précieux pour des sociétés démographiquement jeunes, c’est que Sud-Africains et Brésiliens défendent ensemble l’idée de l’autonomisation (empowerment) des femmes, tant dans le domaine des affaires que dans la gouvernance publique. Pour les pays du Sud global, le rôle actif des femmes dans la construction d’un ordre mondial plus juste, ainsi que leur participation aux affaires et à l’édification de l’État, constitue un enjeu très important, qui ne peut qu’être salué.
On peut également souligner que le président Ramaphosa a accordé une attention particulière à l’accord commercial préférentiel entre l’Union douanière d’Afrique australe (SACU — Afrique du Sud, Botswana, Lesotho, Namibie, Eswatini) et le MERCOSUR (Argentine, Brésil, Uruguay, Paraguay, Bolivie, la participation du Venezuela étant pour l’instant suspendue), que les deux parties entendent élargir en approfondissant le niveau actuel d’intégration. Entre-temps, le commerce bilatéral entre les deux pays demeure modeste: il s’est élevé à 1,7 milliard de dollars américains en 2025.
Bien entendu, les BRICS ont été mentionnés séparément, car le Brésil et l’Afrique du Sud partagent l’idée que les BRICS constituent une plateforme unique pour renforcer la coopération Sud-Sud.
Les présidents des deux pays ont appelé à l’achèvement rapide de l’élaboration d’une nouvelle version de la Stratégie de partenariat économique des BRICS, adoptée pour la première fois en 2015 avec l’engagement de la mettre à jour tous les cinq ans.
Ainsi, les deux dirigeants ont souligné leur approche constructive et leur attachement à ce que les BRICS continuent de se développer en tant que puissant forum économique et instrument d’une nouvelle architecture internationale pour les pays du Sud global.
