Daria Zelenova, PhD en Science politique et directrice du Centre d’étude de la stratégie africaine des BRICS à l’Institut de l’Afrique de l’Académie des sciences de Russie, a participé au podcast The Nnete Fela Show sur Radio Sputnik Africa, où elle a présenté une analyse approfondie des relations russo-africaines, de leurs fondements historiques et de leurs axes actuels de développement. Au cours de l’entretien, un large éventail de questions a été abordé: de l’héritage de la solidarité anticoloniale à la concurrence mondiale sur le continent, en passant par le rôle croissant de l’Afrique dans la formation d’un ordre mondial multipolaire.
The Nnete Fela Show est une émission-débat quotidienne consacrée aux transformations géopolitiques qui façonnent l’Afrique et l’Afrique du Sud. Son animateur, Siaha Tladi, analyse les relations internationales et la politique régionale afin de montrer comment les mutations mondiales influencent les réalités locales. L’émission est diffusée dans un grand nombre de pays africains, notamment en Afrique du Sud, au Nigeria, au Malawi, en Éthiopie, en Zambie, au Botswana et au Cameroun.
«L’Institut d’Afrique de l’Académie des sciences de Russie est le principal centre scientifique russe où l’on peut étudier de manière approfondie le continent africain»
Répondant à une question sur son parcours professionnel, Daria Zelenova a souligné le rôle clé de l’Institut d’Afrique de l’Académie des sciences de Russie dans le développement des études africaines en Russie: «Lorsque j’ai obtenu mon diplôme de l’Université russe de l’amitié des peuples Patrice-Lumumba, j’ai appris qu’à l’époque, le seul endroit à Moscou où l’on pouvait véritablement se consacrer aux études africaines, avec des missions de terrain obligatoires, était l’Institut d’Afrique de l’Académie des sciences de Russie. C’est là qu’en 2009 j’ai commencé à travailler sur ma thèse consacrée aux mouvements sociaux en Afrique du Sud, et depuis lors je participe aux activités de recherche de l’Institut».
Selon elle, l’Institut demeure «le seul établissement en Russie qui traite de manière globale des problématiques africaines». Fondé en 1959, dans le contexte de la vague de décolonisation, il s’est constitué dès l’origine comme un centre scientifique orienté vers une compréhension approfondie des processus à l’œuvre sur le continent et vers le développement des liens humanitaires avec les pays africains. Daria Zelenova a particulièrement souligné: «L’Institut est né dans le contexte de la solidarité de l’URSS avec les peuples africains qui luttaient pour leur libération du colonialisme».
Aujourd’hui, l’Institut compte environ une centaine de chercheurs représentant différents domaines des études africaines. Daria Zelenova a toutefois insisté séparément sur l’importance de l’école scientifique associée au nom de Vladimir Choubine, chercheur principal du Centre d’histoire et d’anthropologie culturelle, docteur en histoire, qui, selon son expression, est devenu son «parrain» dans la compréhension de la politique, des mouvements sociaux et de la culture de l’Afrique australe. L’étude de l’histoire constitue traditionnellement l’un des points forts de l’Institut d’Afrique de l’Académie des sciences de Russie. Ainsi, dans le contexte de la préparation de la conférence de Daria Zelenova à l’Université nationale du Lesotho, celle-ci a analysé une thèse unique de candidat ès sciences du chercheur russe Lev Rytov consacrée à l’histoire du Basutoland, nom que portait le Lesotho pendant la période du protectorat britannique, de 1884 à 1966.
«À travers l’histoire, nous comprenons mieux nos relations contemporaines»
En février, le Lesotho et la Russie ont célébré le 46e anniversaire de leurs relations diplomatiques. Selon Daria Zelenova, les deux pays partagent de nombreuses pages historiques intéressantes, mais peu connues. Elles sont documentées dans des travaux historiques et conservées dans les archives de l’Institut d’Afrique de l’Académie des sciences de Russie. «Je suis certaine que très peu de personnes savent qu’en 1928, Josiah Gumede, éminent combattant sud-africain pour la liberté et ancien président de l’ANC, a donné la première conférence aux travailleurs du Lesotho dans la ville de Maseru, au cours de laquelle il a raconté en détail sa première visite en Russie soviétique. Grâce à lui, les habitants ordinaires du Lesotho ont découvert l’Union soviétique comme un pays de progrès pour la classe ouvrière. Pendant de nombreuses années, l’URSS a maintenu des liens avec le Parti communiste du Lesotho».
Un autre fait intéressant, mentionné par Daria Zelenova, illustre la manière dont les contacts entre les personnes ont contribué au dialogue et à l’enrichissement mutuel des cultures: il s’agit de l’étude des artisanats traditionnels menée au Lesotho par l’émigré russe Meyerovitch. En 1935, il se rendit au Basutoland afin d’étudier les artisanats ruraux du peuple sesotho, puis organisa une exposition d’art décoratif et appliqué africain dans le cadre d’une conférence internationale sur l’éducation à Salisbury, Harare, dans l’ancienne Rhodésie. Dans son discours documenté prononcé lors de la cérémonie d’ouverture, il nota que «les mérites incontestables de la sculpture traditionnelle africaine peuvent être détruits par la méthode européenne», qu’il qualifia de «déchets que nous apportons aux peuples africains au nom de l’éducation». «Ce ne sont là que quelques faits historiques illustrant la manière dont le dialogue et l’interaction culturelle entre les peuples du Lesotho et de Russie se sont développés», a souligné la chercheuse.
La mémoire historique et son reflet dans la politique contemporaine de la Russie
L’un des thèmes centraux du podcast a été le rôle de la mémoire historique, avant tout le soutien apporté par l’Union soviétique aux mouvements anticoloniaux et anti-apartheid, dans la formation de la ligne de politique étrangère contemporaine de la Russie en Afrique. Selon Daria Zelenova, l’Institut d’Afrique a joué un rôle très important dans le soutien à la lutte des mouvements de libération nationale des peuples africains, et cette mémoire continue d’influencer directement les approches de la Russie, fondées sur les principes d’égalité, de respect de la souveraineté et d’intérêt mutuel.
«L’histoire de la solidarité de l’Union soviétique avec la lutte anticoloniale en Afrique est très importante aujourd’hui. Elle a influencé l’approche de la Russie envers l’Afrique à bien des égards. Le réengagement actuel de notre pays sur le continent repose en grande partie sur les mêmes prémisses d’amitié et d’égalité entre les peuples que durant la période soviétique», a noté la chercheuse.
Dans le même temps, Daria Zelenova a souligné que l’interaction de l’URSS avec les pays africains ne se limitait pas exclusivement à un cadre idéologique: la coopération était menée aussi bien avec des États socialistes qu’avec des États capitalistes. La Russie actuelle hérite de cette approche pragmatique et multivectorielle.
L’Afrique dans le contexte de la concurrence mondiale: Russie, Chine, États-Unis
Une attention particulière a été accordée, au cours de l’entretien, à la concurrence croissante sur le continent africain. Daria Zelenova l’a caractérisée comme faisant partie d’une dynamique mondiale plus large, au centre de laquelle se trouve la rivalité entre les États-Unis et la Chine, notamment pour l’accès aux ressources critiques et aux chaînes technologiques.
Elle a mentionné les recherches de son collègue Denis Degterev, chercheur principal du Centre d’étude des problèmes de l’économie de transition, docteur en sciences politiques et candidat ès sciences économiques, qui étudie ces processus en détail. Selon Daria Zelenova, la domination mondiale de la Chine dans le domaine de l’extraction et du traitement des terres rares est utilisée par Pékin comme un avantage concurrentiel, notamment à travers le contrôle d’entreprises minières en Afrique et d’infrastructures logistiques. De leur côté, les États-Unis lient de plus en plus leur positionnement sur le continent à la volonté de contenir la Chine — dans les chaînes d’approvisionnement en matières premières critiques, les infrastructures numériques et les normes technologiques. En conséquence, l’Afrique devient «une arène de leur confrontation technologique et économique».
Dans ce contexte, la Russie occupe, selon la chercheuse, une niche particulière: «La Russie n’a pas le même intérêt pour les ressources africaines que les États-Unis et la Chine, car elle est elle-même riche en ressources. Dans ce contexte, la Russie et l’Afrique se trouvent du même côté. La Russie est intéressée par le développement de chaînes industrielles régionales et par la transformation des matières premières sur le continent, voyant son rôle dans l’aide apportée à l’Afrique pour qu’elle devienne un centre important et indépendant de puissance économique».
Comme l’a souligné Daria Zelenova, cette approche vise à renforcer la souveraineté économique des États africains. Elle a également ajouté que, dans le cadre des BRICS, des mécanismes de développement de la coopération dans le secteur minier sont déjà discutés, la Russie cherchant non pas à participer à une «course aux ressources», mais à contribuer à la création de valeur ajoutée sur le continent africain.
La coopération pratique: éducation et économie
Parmi les résultats les plus visibles de l’interaction russo-africaine, Daria Zelenova a distingué la coopération humanitaire, avant tout dans le domaine de l’éducation. Actuellement, environ 35 000 étudiants originaires de pays africains étudient en Russie. Ce chiffre dépasse même le niveau enregistré pendant n’importe quelle année prise séparément de la période soviétique. Selon elle, les programmes éducatifs jouent un rôle clé dans la formation des cadres nationaux et dans la création de liens à long terme.
Elle a également relevé la dynamique positive des relations commerciales et économiques: les échanges commerciaux entre la Russie et les pays africains affichent une croissance stable, avec une hausse de près de 37 % en 2023, atteignant 24,5 milliards de dollars. Le développement de la coopération en matière d’investissement constitue un autre axe important, notamment à travers de grands projets d’infrastructure, en particulier la construction de la centrale nucléaire d’El-Dabaa en Égypte, que Daria Zelenova a qualifiée de «l’un des projets d’investissement russes les plus capitalistiques sur le continent».
Les BRICS et l’agenda africain
Une partie importante de l’entretien a été consacrée au rôle de l’Afrique au sein des BRICS. La chercheuse a souligné la contribution de la République d’Afrique du Sud à la promotion des intérêts panafricains. Depuis son invitation à rejoindre les BRICS en 2011, Pretoria a constamment défendu les intérêts de l’ensemble du continent africain.
Sur la base de l’analyse des déclarations adoptées pendant les présidences sud-africaines des BRICS, les chercheurs de l’Institut d’Afrique de l’Académie des sciences de Russie ont identifié l’apparition de plusieurs nouveaux thèmes: la Zone de libre-échange continentale africaine, l’entrepreneuriat féminin et les programmes de leadership pour la jeunesse. Grâce aux efforts de Pretoria, des mécanismes de coopération avec les communautés économiques régionales africaines ont été créés dans le cadre des BRICS.
Avec l’élargissement des BRICS en 2023, marqué par l’intégration de l’Égypte et de l’Éthiopie, le rôle de l’Afrique du Sud s’est transformé, sans pour autant diminuer: «L’Afrique du Sud n’est plus la seule voix panafricaine au sein des BRICS, mais elle continue d’agir comme un acteur régional fort, promouvant les intérêts de l’Afrique australe dans le cadre de la Communauté de développement de l’Afrique australe et la coopération entre les communautés régionales et l’Union africaine».
La discussion sur les futurs formats d’intégration a suscité un intérêt particulier. Daria Zelenova a déclaré que, selon elle, un nouvel élargissement du nombre de membres à part entière était peu probable; il est plus vraisemblable que se développe la catégorie des «pays partenaires des BRICS», introduite afin de répondre à la forte demande d’adhésion. Elle a cité le Nigeria et l’Ouganda comme exemples de tels partenaires. Dans le même temps, elle n’a pas exclu que l’Union africaine puisse obtenir un statut institutionnalisé, par analogie avec le G20.
Répondant à une question sur le positionnement des BRICS vis-à-vis de l’Occident, Daria Zelenova a souligné: «Du point de vue de la recherche — je ne parle pas du discours public — les BRICS se positionnent comme une alternative, mais non comme un bloc confrontationnel. Ce point de vue est confirmé par une enquête d’experts que nous avons menée conjointement avec nos collègues du MGIMO auprès de chercheurs africains originaires d’Ouganda, d’Éthiopie, d’Égypte et d’Afrique du Sud. L’enquête a montré une perception positive des BRICS dans les cercles d’experts africains spécialistes des relations internationales, liée à tout un ensemble d’attentes. Les experts africains espèrent que, dans le cadre des BRICS, il sera possible de créer des plateformes commerciales et des mécanismes financiers indépendants, ainsi que de renforcer l’intégration panafricaine. Ces attentes portent également sur la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU et sur le renforcement de l’influence politique des États africains dans les structures traditionnellement dominées par les pays occidentaux».
Ainsi, l’Afrique apparaît non pas comme un objet d’influence extérieure, mais comme un centre de puissance autonome, qui participe activement à la formation de l’agenda mondial, notamment par l’intermédiaire de la plateforme des BRICS, laquelle continue de s’adapter institutionnellement aux nouveaux défis.
L’épisode est disponible via le lien suivant: https://en.sputniknews.africa/20260225/sas-state-of-nation-address-illegal-mining-crackdown-and-the-depth-of-russo-sa-ties-1085423658.html
